Souffrir en silence : la réalité de la dysménorrhée
Rédaction : Simone Farmer, Bibi Hanan Koodoruth et Jennifer MassaadCorrection : Kenza Yahiaoui et Jessica ZevounouRévision scientifique : Dr. Mathieu Leboeuf, gynécologue et professeur titulaire à l'Université Laval aux départements d'obstétrique, gynécologie et reproduction et d'innovation en éducation médicale.Plusieurs femmes sont encore souvent mal comprises ou sous-évaluées dans leurs besoins médicaux, et leurs douleurs, notamment lorsqu’il s’agit de symptômes liés aux menstruations. Dévalorisées et rarement prises au sérieux, beaucoup d’entre elles n’accordent plus d’importance à leurs douleurs menstruelles et leur pourcentage ne cesse de choquer [1]. Plus de 50% des femmes qui menstruent sont touchées par la dysménorrhée, soit des règles douloureuses [2]. La dysménorrhée a causé des pertes de productivité estimées à 2 milliards de dollars annuellement et 34 à 50% des femmes ont déclaré de l’absentéisme au travail ou à l’école [3]. Malgré sa prévalence, de nombreux cas passent sous le radar, laissant des femmes sans traitement et les amenant à accepter leur douleur comme étant la norme. Ceci ne devrait pas être le cas : prendre conscience des causes et des traitements possibles peut améliorer la situation.
Tout d’abord, il est primordial de noter qu’une légère douleur menstruelle n’affectant pas la vie quotidienne est considérée comme une dysménorrhée normale. Cependant, celle-ci devient anormale lorsqu’elle affecte la qualité de la vie d’une femme. La dysménorrhée consiste en des douleurs sévères pouvant survenir durant les premiers jours de menstruations et se prolonger au-delà de ceux-ci. Elle est accompagnée de divers symptômes tels que des nausées, des vomissements, des maux de tête, de la fatigue et des difficultés de sommeil [4,2].
Cette condition peut, par contre, être divisée en deux catégories selon sa causalité : on parle alors de dysménorrhée primaire ou secondaire. Une dysménorrhée primaire est caractérisée par des crampes douloureuses pelviennes sans aucune maladie sous-jacente [5]. Elle est causée par un déséquilibre entre les prostaglandines et la prostacycline, en faveur des prostaglandines. Les prostaglandines sont des hormones produites par l’utérus jouant un rôle primordial dans la douleur, l’inflammation, la coagulation sanguine et la contraction urinaire [6].
À l’inverse, la prostacycline favorise la relaxation du muscle utérin [7]. Ainsi, l’excès de prostaglandines entraîne une hypercontractilité de l’utérus entraînant un manque en oxygène du muscle et contribue à l’apparition de douleur. Celle-ci tend à apparaître dès l’adolescence, tandis que la dysménorrhée secondaire survient vers l’âge adulte et est accompagnée d’autres symptômes tels que des saignements entre les menstruations, des règles anormalement abondantes ou encore des douleurs lors de rapports sexuels, etc [4]. Cette deuxième catégorie est associée à une maladie sous-jacente telle que l’endométriose ou la présence de fibromes utérins, ainsi qu’à d’autres facteurs, comme un dispositif utérin déplacé ou un changement de contraception hormonale.
Enfin, il existe plusieurs facteurs de risque pouvant aggraver la douleur tels que la consommation de tabac, une perte de poids excessive, l’anxiété, la dépression, un indice de masse corporelle bas (< 18.5 kg/m²) ou élevé (> 30 kg/m²) [8], l’âge ou encore la présence d’antécédents familiaux positifs [4].
Au-delà des symptômes, les règles douloureuses ont un impact significatif sur la qualité de vie des femmes. Si l’absentéisme lié à la dysménorrhée constitue un problème important, il ne reflète qu’une partie des enjeux. Une étude auprès d’étudiantes universitaires révèle que près de 75 % d’entre elles rapportent un impact sur leurs performances, avec des difficultés majeures pour réviser, se concentrer en classe et terminer leurs devoirs [9]. Mais les conséquences ne s’arrêtent pas là. La douleur s’accompagne de plusieurs symptômes ralentissant le rythme de travail et diminuant la motivation [10].
Les règles douloureuses peuvent également affecter les relations interpersonnelles. En effet, les étudiantes souffrant de dysménorrhée ont tendance à réduire leur participation à des activités sociales lorsqu’elles ressentent des douleurs intenses, ce qui peut conduire à de l’isolement [11]. Or, le soutien social joue un rôle important dans la façon dont les personnes vivent la douleur menstruelle.
D’ailleurs, le problème est souvent accentué par le manque de ressources et de soutien dans les établissements scolaires [12], laissant beaucoup d’étudiantes gérer seules des symptômes parfois handicapants. Il est donc essentiel que les institutions éducatives et les employeurs reconnaissent ces difficultés et proposent des aménagements, des ressources adaptées et une sensibilisation à l’impact des règles douloureuses.
Bien que la dysménorrhée soit un problème d’envergure pour plusieurs femmes, il existe diverses solutions tant pharmacologiques, physiothérapeutiques ou encore nutritionnelles pour y faire face [13]. Une première façon de traiter les symptômes douloureux est de prendre des inhibiteurs d’enzymes qui produisent les prostaglandines afin de rétablir l’équilibre entre les prostaglandines et la prostacycline. Les anti-inflammatoires non-stéroïdiens (AINS), dont l’ibuprofène (Advil), font partie de ces médicaments [13].
En plus des solutions pharmacologiques, des solutions plus « physiques » peuvent être bénéfiques. Par exemple, le yoga, les exercices isométriques, qui consistent à contracter les muscles en restant immobile et les étirements peuvent aider à soulager les symptômes de la dysménorrhée [13].
Toutefois, il n’y a pas encore de preuves rigoureuses qui démontrent que les exercices physiothérapeutiques ont un effet important sur les symptômes de la dysménorrhée, bien qu’ils demeurent sans effets secondaires néfastes [13]. Une autre approche non médicamenteuse est la neurostimulation électrique transcutanée. Cette technique consiste à envoyer des petites impulsions électriques sur la peau afin de stimuler les nerfs, réduisant ainsi la transmission des signaux douloureux au cerveau et favorise la libération d’endorphine qui aide à soulager la douleur [14].
D’un point de vue nutritionnel, quelques solutions semblent prometteuses. D’un côté, la supplémentation en vitamine D pourrait permettre une réduction des douleurs utérines et une diminution de la prise d’AINS chez certaines patientes en jouant sur la synthèse de prostaglandines [15,16].
De plus, d’autres micronutriments comme la vitamine E ou le magnésium ont le potentiel de réduire certaines douleurs utérines, mais davantage de recherches sont nécessaires afin d’évaluer l’efficacité et la sécurité de ces traitements [17]. D’un autre côté, certains aliments auraient possiblement un effet positif sur la dysménorrhée [16].
L’huile d’olive extra-vierge et le gingembre en seraient des exemples [18,19]. En effet, l’oléocanthal, un composé présent dans l’huile d’olive extra-vierge, aurait un effet anti-inflammatoire, mais également apaisant pour les hypercontractions utérines engendrées par les PGF2α (type de prostaglandines) [18].
Encore une fois, de plus amples recherches sont nécessaires afin d’assurer la validité de ce traitement. La consommation quotidienne de 750 à 2000mg de gingembre pourrait, quant à elle, être aussi efficace que les AINS. Les gingérols et shogaols présents dans celui-ci peuvent inhiber les voies de la cyclooxygénase et de la lipoxygénase, réduisant ainsi la production de substances impliquées dans la douleur et l’inflammation [19].
En bref, la dysménorrhée est une condition fréquente souvent sous-estimée, sous-diagnostiquée et sous-traitée dont l’intensité peut être influencée par plusieurs facteurs de risques. Elle peut avoir des répercussions sur la qualité de vie, notamment en affectant les performances académiques et professionnelles, ainsi que les relations sociales. Heureusement, différentes solutions pharmacologiques, physiques et nutritionnelles existent pour atténuer les symptômes.
Si jamais vous vous sentez seules face à la dysménorrhée ou que vous vous reconnaissez dans les symptômes décrits à travers l’article, sachez que diverses ressources sont disponibles au Québec pour vous aider. De fait, les médecins et pharmaciens sont formés pour vous appuyer afin de réduire ces douleurs menstruelles. D’ailleurs, le site de l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec propose un moteur de recherche permettant de trouver un spécialiste dans votre région ou établissement [20]. Une autre ressource intéressante est le site Tes Règles qui offre, entre autres, de l'information sur les douleurs menstruelles et les différentes options pour les gérer [21]. Rappelez-vous : vous êtes importantes et votre santé l’est tout autant ! Ne minimisez pas ce que vous ressentez et n’hésitez pas à aller chercher l’aide nécessaire.
Attention: les informations contenues dans cet article ne constituent pas un avis médical. Consultez toujours un médecin ou un pharmacien avant d'initier, de modifier ou d'interrompre un traitement.
Remerciements :
Nous remercions sincèrement Dr. Mathieu Leboeuf, gynécologue et professeur titulaire à l'Université Laval aux départements d'obstétrique, gynécologie et reproduction et d'innovation en éducation médicale pour sa contribution à la révision scientifique de cet article. Son expertise a été précieuse pour garantir la rigueur scientifique et la validité des informations.
Références :
1) Merviel P, Bouée S, Ménard M, Martelot M t. L, Roche S, Lelièvre C, et al. Quelles stimulations pour quelles femmes : le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK). Gynécologie Obstétrique Fertilité & Sénologie [Internet]. 1 nov 2017 ; 45(11) : 623‑31. Disponible sur : https://doi.org/10.1016/j.gofs.2017.10.001
2) Imaouen M, Hassani FA, Ouahabi HE. Le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK) : caractéristiques cliniques, hormonales et métaboliques (à propos de 63 cas). Annales D Endocrinologie [Internet]. 1 sept 2017 ; 78(4) : 380‑1. Disponible sur : https://doi.org/10.1016/j.ando.2017.07.535
3) Ebernella Shirin Dason, Olexandra Koshkina, Crystal Chan et Mara Sobel. Diagnostic et prise en charge du syndrome des ovaires polykystiques. Canadian Medical Association Journal [Internet]. 8 avril 2024; 196 (13) E449-E459; Disponible sur: https://doi.org/10.1503/cmaj.231251-f
4) Wang, Z., Nie, K., Su, H., Tang, Y., Wang, H., Xu, X., & Dong, H. Berberine improves ovulation and endometrial receptivity in polycystic ovary syndrome. Phytomedicine : international journal of phytotherapy and phytopharmacology [Internet]. 12 juillet 2021; 91, 153654. Disponible sur : https://doi.org/10.1016/j.phymed.2021.153654
5) Greff, D., Juhász, A. E., Váncsa, S., Váradi, A., Sipos, Z., Szinte, J., Park, S., Hegyi, P., Nyirády, P., Ács, N., Várbíró, S., & Horváth, E. M. Inositol is an effective and safe treatment in polycystic ovary syndrome: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. Reproductive biology and endocrinology : RB&E [Internet]. 26 janvier 2023; 21(1), 10. Disponible sur: https://doi.org/10.1186/s12958-023-01055-z
6) The Body Optimist, (2020, 6 décembre). Keke Palmer, atteinte du syndrome des ovaires polykystiques, livre un témoignage poignant… [Statut Facebook]. Facebook. https://www.facebook.com/thebodyoptimist/posts/keke-palmer-atteinte-du-syndrome-des-ovaires-polykystiques-livre-un-t%C3%A9moignage-p/10157911988263310/